Saturday, September 30, 2006

Sade et le génocide

Sade et le génocide
Geoffrey Roche
Université d'Auckland
Nouvelle-Zélande


Il n'y aura plus ni pape ni rabbins
Nous voulons redevenir païens
Et ne plus aller à l'église en rampant
Nous sommes les joyeuses Jeunesses Hitlériennes
Nous n'avons que faire des vertus chrétiennes
Notre leader, Adolf Hitler, est notre sauveur.

Chant des Jeunesses Hitlériennes


Introduction

Pour de nombreux écrivains et philosophes, les oeuvres de Donatien-Alphonse-François, le Marquis de Sade (1740-1814) peuvent aider à faire comprendre les origines intellectuelles ou culturelles du nazisme. iii Cette interprétation de Sade suppose que ce dernier représente, d'une façon ou d'une autre, les pensées du siècle des lumières. Elle suppose également qu'un ou plusieurs courants de la pensée ou de la culture occidentale constituent un lien entre le nazisme et le siècle des lumières. Mon propos est de soutenir cette interprétation de Sade. iv
Dans L’Homme Révolté (1954), v Albert Camus estime que Sade a élaboré une philosophie qui était, en fin de compte, un fantasme de la liberté individuelle totale à tout prix :

Il n’a pas fondé une philosophie, mais poursuivi le rêve monstrueux d’un persécuté. Il se trouve seulement que ce rêve est prophétique. La revendication exaspérée de la liberté a mené Sade dans l’empire de la servitude ; sa soif démesurée d’une vie désormais interdite s’est assouvie, de fureur en fureur, dans un rêve de destruction universelle. En ceci au moins, Sade est notre contemporain. .vi

Selon Camus, l'élément central de cet idéal est la doctrine d' “aristocratie naturelle ” commune au texte de Sade et au nazisme ; toute la moralité judéo-chrétienne est niée, et la seule règle de conduite reconnue est la suprématie proclamée du fort sur le faible. Pour Camus, le fantasme de liberté de Sade est devenu ‘prophétique’ en ce sens qu'il anticipe clairement une époque à laquelle le pouvoir absolu d'une minorité est préservé par “du fil de fer barbelé et des miradors”. Toujours selon Camus, Sade a mis en relief la tyrannie implicite dans l'idéologie politique de l'époque en faisant remarquer, par exemple, que Rousseau avait proposé, dans son projet de société parfaite, de mettre à mort tous les athéistes.vii
Dans La dialectique des lumières, (1944) Theodor Adorno et Max Horkheimer adoptent une approche différente. viii A leur avis, Juliette, le personnage de Sade, est l'incorporation de l'idéal du siècle des lumières de subsomption de tout comportement à un principe rationnel unique. Le principe kantien de la raison pure libre de toute restriction sociale ou culturelle, voire de réaction émotionnelle se voit transformé en poursuite continuelle du plaisir par Juliette, que ce soient les orgasmes ou la richesse ; de même, (selon cette interprétation) l'Allemagne nazie et d'autres manifestations du capitalisme moderne sont, fondamentalement, des systèmes de domination et d'exploitation pour une minuscule élite régie, de façon implicite ou explicite, par les idéaux jumeaux de la raison instrumentale et du cynisme. ix

... l'ordre totalitaire donne libre cours aux machinations et se soumet à la science en tant que telle. Son canon est sa propre efficacité brutale. De la Critique de Kant à la Généalogie des morales de Nietzsche, c'est la philosophie qui a averti de l'avènement de cet ordre totalitaire ; mais, un homme en a donné une description détaillée. Le Marquis de Sade représente “la compréhension sans la gouverne d'une autre personne”, c'est-à-dire le bourgeois libéré de la tutelle. x

Les interprétations de Sade avancées par Camus, Adorno et Horkheimer ont ceci en commun qu'elles supposent que Sade est, dans un sens, un personnage essentiel dans l'histoire des idées ; que, par son regard imperturbable, il ne s'était pas laissé duper par l'optimisme de son époque (ou, peut-être, qu'il avait pleinement exprimé le désespoir et l'incertitude de son époque) et avait démontré comment les projections utopiques de ses contemporains pouvaient au contraire mener à un enfer terrestre créé par les humains. Selon certains, ses descriptions de génocides, de tortures et d'avilissement annoncent les pires aspects de la Modernité, à savoir les camps d'extermination nazis. Selon les deux textes, l'Allemagne nazie n'était pas une sorte de distortion obscène de la culture européenne, mais en fait une issue naturelle, si ce n'est inévitable.
Ce genre d'interprétation se heurte à l'objection suivante. Certains philosophes ont beaucoup de mal à accepter l'idée selon laquelle Adolf Hitler, ou tout autre Nazi en vue, aurait eu une perspective philosophique quelle qu'elle soit, ou que, s'ils en avaient eu une, qu'elle n'était rien d'autre qu'une rationalisation, à postériori, d'une destruction insensée ou alors qu'elle n'avait tout simplement aucune importance sur le plan historique. xi Je leur réponds, qu'à mon avis, il s'agissait d'un fait historique, étant donné que Hitler était conscient de ce qu'il faisait et que (ainsi que j'espère pouvoir le démontrer) ses pensées n'avaient pas surgi du néant. En outre, il est clair que les pensées de Hitler sont historiquement pertinentes. Je dirai aussi que même si Hitler avait simplement adopté une philosophie du monde pour justifier la manifestation d'une certaine haine pathologique, il est sûrement important, sur un plan philosophique et culturel, qu'une telle perspective ait pu être associée à une telle destruction. De plus, j'avancerai qu'un examen du texte de Sade, dans le cadre de la pensée occidentale, révèle la nature véritable des origines de l'idéologie nazie dans la culture occidentale.

J'avancerai une troisième variante de l'interprétation des liens entre Sade et le nazisme. A mon avis, une comparaison entre les oeuvres de Sade (en particulier Histoire de Juliette et La Philosophie dans le boudoir) et les deux principaux textes de Hitler, Mein Kampf et Libres propos sur la paix et la guerrexii, montre clairement que Sade avait de toute évidence anticipé une idéologie principale, et peut-être la seule, ayant servi à guider le nazisme. xiii Il s'agit de la théorie commune aux libertins de Sade (du moins à certains) et à Hitler : toute la moralité chrétienne n'est qu'un mythe, perpétré par des peuples serviles pour se protéger des peuples plus forts, des peuples-maîtres. Une telle "moralité servile" est une violation claire et nette du "principe aristocratique naturel" selon lequel les forts devraient dominer les faibles. Lorsque, soi-disant, Rome s'est laissé prendre et a adopté le christianisme, elle s'est affaiblie et s'est effondrée. Selon ce mythe, xiv les principaux instigateurs sont les Juifs et les chrétiens. Pour Hitler, le christianisme et le communisme étaient tout simplement deux armes idéologiques que les Juifs ont imposées à l'Europe pour la corrompre. Il s'agit là de la raison la plus importante avancée par Hitler pour justifier le massacre des Juifsxv ; comme l'ont suggéré les historiens (et c'est tout à fait plausible au vu des propres commentaires de Hitler sur le sujet), les chrétiens devaient être les prochaines victimes. xvi Bien que l'on suppose communément que la tentative par les Nazis d'exterminer les Juifs n'ait été qu'une question "raciale", les commentaires de Hitler montrent qu' au fond les Juifs ne représentaient pas une menace "biologique" mais idéologique ; en effet, les Juifs et leur "biologie" étaient le vecteur d'une idée, celle de l'égalité morale de toute l'humanité.
Bien que Camus se rapproche des points communs entre les textes de Sade et le nazisme décrits ci-dessus, il ne les explicite pas. Il y a un aspect de la pensée de Hitler que le texte d'Adorno/Horkheimer n'arrive pas à expliquer. Les Nazis (ou plutôt, Hitler) se souciaient apparemment plus du meurtre des Juifs que des exigences de la "raison instrumentale" (en supposant que l'exploitation économique ou la victoire de la guerre conventionnelle contre les puissances alliées aient été des objectifs instrumentaux). Le massacre des Juifs était prioritaire sur les exigences de l'industrie ou sur l'effort de guerre en général ; en assassinant les Juifs, les Nazis détruisaient une main-d'oeuvre dont ils avaient en fait crucialement besoin. xvii

SADE ET LE GÉNOCIDE

Il est évident que les écrits de Sade sur le christianisme ont été influencés par les oeuvres des philosophes - en particulier Jean-Jacques Rousseau (1712-78), Claude-Adrien Helvétius (1715-71), Voltaire (1694-1778) et le Baron d’Holbach (1723-89), bien que ceux-ci se soient contentés de rejeter le dogme chrétien et le judaïsme parce qu'ils étaient rétrogrades, intolérants, superstitieux et absurdes et que l'Eglise elle-même était moralement corrompue. xviii Un certain nombre de propositions d'une grande portée furent émises. Helvétius et Rousseau proposèrent d'établir une nouvelle religion libre de l' "intolérance" des anciennes croyances. Dans L’esprit du Judaïsme (1750), D’Holbach, appelle à l'élimination de l'influence des Juifs et les qualifie d' “Asiatiques lâches et dégradés ” qui avaient infecté (affligent) l'Europe avec le christianisme. xix Mais ces penseurs n'ont en fait pas élaboré de critique de la moralité centrale du judaïsme et du christianisme, une moralité de l'égalité qui est généralement implicite dans leurs critiques. Lorsqu'ils discutent du christianisme, du judaïsme et de l'Eglise, les personnages de Sade vont au-delà de l'anti-judaïsme et de l'anti-christianisme philosophique de l'époque. A travers ses personnages, xx Sade élabore une critique de la moralité judéo-chrétienne elle-même. xxi (On trouve toutefois des traces de la critique plus radicale de Sade dans les oeuvres de Rousseau qui estimait que dix-sept siècles de christianisme avaient rendu l'Europe décadente et débilexxii et qui avait exhorté l'Europe : “reprenez…votre antique et première innocence. xxiii” Rousseau a également rapproché l'apparition du christianisme et de sa moralité à l'existence “servile” de ses premiers adeptes. xxiv)
Dans toute l'oeuvre de Sade, les personnages réitèrent le mythe de la "révolte des esclaves"xxv. Il y avait, à son avis, la moralité maîtresse des Grecs et des Romains qui enseignaient les vertus de la fierté, de la force et de l'intelligence et entretenaient une doctrine de la supériorité naturelle d'une élite justifiant le recours à des esclaves. Cette morale avait été corrompue par la propagande sournoise et vengeresse des pauvres et des faibles. Dans La Philosophie dans le boudoir Dolmancé argumente que c'est cette transformation culturelle qui a détruit Rome : “Rome disparut dès que le christianisme s’y prêcha, et la France est perdue s’il s’y révère encore.” xxvi Le texte de Sade donne deux variantes de la "révolte des esclaves": la première révolte se rapporte spécifiquement à la chute de Rome et à l'influence du christianisme ; la seconde est une révolte plus générale, par de sournois esclaves contre l'ordre naturel. Trois textes philosophiques clés de Sade - Justine, Juliette, et La Philosophie dans le boudoir exposent de légères variations. La version suivante est tirée de Les Infortunes de la vertu (1787) :
Au travail, esclave, au travail ! apprends que la civilisation, en bouleversant les institutions de la nature, ne lui enleva pourtant point ses droits ; elle créa dans l’origine des êtres forts et des êtres faibles, son intention fut que ceux-ci fussent toujours subordonnés aux autres comme l’agneau l’est toujours au lion, comme l’insecte l’est à l’éléphant ; l’adresse et l’intelligence de l’homme varièrent la position des individus ; ce ne fut plus la force physique qui détermina le rang, ce fut celle qu’il acquit par ses richesses. L’homme le plus riche devint l’homme le plus fort, le plus pauvre devint le plus faible, mais à cela près des motifs qui fondaient la puissance, l’énergie du fort sur le faible fut toujours dans les lois de la nature à qui il devenait égal que la chaîne qui captivait le faible fût tenue par le plus riche ou par le plus fort, et qu’elle écrasât le plus faible ou bien le plus pauvre. xxvii

Les passages suivants extraits de La philosophie dans le boudoir (1795) associent la doctrine de l'amour fraternel et de l'égalité à la propagande des opprimés :

Vous nous parlez d’une voix chimérique de cette nature, qui nous dit de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait ; mais cet absurde conseil ne nous est jamais venu que des hommes, et d’hommes faibles. L’homme puissant ne s’avisera jamais de parler un tel langage. Ce furent les premiers chrétiens qui, journellement persécutés pour leur imbécile système, criaient à qui voulait l’entendre : « Ne nous brûlez pas, ne nous écorchez pas ! La nature dit qu’il ne faut pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait.» Imbéciles ! Comment la nature, qui nous conseille toujours de nous délecter, qui n’imprime jamais en nous d’autres mouvements, d’autres inspirations, pourrait-elle, le moment d’après, par une inconséquence sans exemple, nous assurer qu’il ne faut pourtant pas nous aviser de nous délecter si cela peut faire de la peine aux autres ? xxviii

La source de toutes nos erreurs en morale vient de l’admission ridicule de ce fil de fraternité qu’inventèrent les chrétiens dans leur siècle d’infortune et de détresse. Contraints à mendier la pitié des autres, il n’était pas maladroit d’établir qu’ils étaient tous frères. Comment refuser des secours d’après une telle hypothèse ? Mais il est impossible d’admettre cette doctrine. Ne naissons-nous pas tous isolés ? xxix

Le texte suivant, extrait de Juliette (1797), associe à nouveau la moralité judéo-chrétienne à un certain type psychologique "malade" qui va à l'encontre de la "nature" :
Il n’y aura jamais que le faible qui prêchera ce système absurde de l’égalité ; il ne peut convenir qu’à celui qui ne pouvant s’élever à la classe du fort, est, au moins, dédommagé en rabaissant à lui cette classe ; mais il n’est pas de système plus absurde, plus contre la nature que celui-là ; et l’on ne le verra jamais s’ériger que chez la canaille, qui elle-même y renoncera, sitôt qu’elle aura eu le temps de dorer ses haillons. xxx

Dans le roman Juliette, Braschi explique comment l'attitude des chrétiens est différente de celle des Romains, par exemple, en ce qui concerne la vie humaine :

Tant que les sacrifices humains forment spectacle, ils ne devraient jamais s’interdire chez une nation guerrière. Rome triompha de l’univers, aussi longtemps qu’elle eut des spectacles cruels ; elle tomba dans l’avilissement et dans l’esclavage, dès que la stupidité de la morale chrétienne vint lui persuader qu’il y avait plus de mal à voir tuer des hommes que des bêtes ; mais ce n’était point par humanité que raisonnaient ainsi les sectateurs de Christ, c’était par l’excessive crainte, dans laquelle ils étaient, que si l’idolâtrie reprenait son empire, on ne les sacrifiât eux-mêmes aux amusements de leurs adversaires. Voilà pourquoi les coquins prêchaient la charité, voilà pourquoi ils établissaient ce ridicule fil de fraternité, dont je sais, Juliette, que l’on vous a déjà fait voir le néant. Cette réflection explique toute cette belle morale, que les ennemies même de cette stupide religion, ont été assez timides ou assez fous pour respecter : poursuivons. xxxi

Dans Français, encore un effort si vous voulez être républicainsxxxii de Sade, le personnage de Dolmancé propose d'éliminer les prêtres et d'exiler et d'emprisonner les chrétiens, et offre un prix national pour celui qui laissera à ses compatriotes “…une faux pour culbuter tous ces fantômes et qu’un cœur droit pour les haïr.” xxxiii Toutefois, le narrateur de Sade ne pense pas que l'exécution ou l'exil soient des solutions idéales - “ces atrocités sont-elles des rois . xxxiv” Mais, l'un des personnages du roman Juliette suggère une solution plus extrême. Pour libérer la France des superstitions irrationnelles de l'Eglise, le Comte de Belmorxxxv recommande de massacrer les quinze millions de catholiques français, en commençant par les prêtres.

Le voici, dit le comte, il est violent, mais il est sûr : il faut arrêter et massacrer tous les prêtres, dans un seul jour… traiter de même tous leurs adhérents ; détruire à la même minute jusqu’au plus léger vestige du culte catholique… proclamer des systèmes d’athéisme, confier dans l’instant l’éducation de la jeunesse, à des philosophes ; multiplier, donner, répandre, afficher les écrits qui propagent l’incrédulité, et porter sévèrement pendant un demi-siècle, la peine de mort contre tout individu qui rétablirait la chimère. xxxvi

…il ne faut à cela, que de la politique, du secret, de la fermeté, surtout point de mollesse et point de queue ; vous craignez les martyres, vous en aurez tant, qu’il restera un sectateur à l’abominable Dieu des chrétiens…xxxvii

Juliette contient en fait un certain nombre de propositions de massacres approuvées par le gouvernement ; ces propositions sont toutes spécifiquement associées à ce que Zygmunt Bauman considère comme un élément-clé de la Modernité à savoir la mentalité des "Jardiniers qui traitent la société comme une étendue de terre vierge destinée à être façonnée d'une main experte puis cultivée et entretenue pour respecter le dessin original." xxxviiiDans le roman, les massacres sont proposés pour perfectionner la civilisation, que ce soit en purgeant les idéologies néfastes ou en perfectionnant la race. Le personnage de Gigi, le chef de la police romaine, tient le raisonnement suivant :

...je regarde les hôpitaux comme la chose du monde la plus dangereuse dans une grande ville ; ils absorbent l’énergie du peuple, ils entretiennent sa fainéantise, ils amollissent son courage ; ils sont pernicieux en un mot, sous tous les rapports ; le nécessiteux est à l’État ce qu’est la branche parasite à l’arbre fruitier ; elle la dessèche, elle se nourrit de sa sève, et ne rapporte rien. Que fait l’agriculteur en apercevant cette branche, il la coupe aussitôt sans remords. Que l’homme d’État agisse donc ici comme l’agriculteur : une des premières lois de la nature, est qu’il n’y ait rien d’inutile dans le monde...je veux qu’on les tue comme on faisait d’une race d’animaux venimeux. xxxix.


HITLER ET LE GÉNOCIDE

Ceux qui pensent que le national-socialisme n'est qu'un mouvement politique n'en savent pratiquement rien. C'est en fait plus qu'une religion : c'est la volonté de recréer l'humanité.
Adolf Hitler, Hitler parlexl

L'anti-judaïsmexli "intellectuel" de Hitler a des liens historiques avec une longue tradition européenne de pensée qui remonte jusqu'au siècle des lumières, une tradition selon laquelle les Juifs sont coupables d'avoir imposé le christianisme et sa moralité "étrangère" à l'Europe. xlii Les penseurs du siècle des lumièresxliii qui étaient plus ouvertement anti-chrétiens eurent pour héritiers une nouvelle génération d'anti-monothéistes. Wilhelm Marr (1819-1904), l'inventeur du terme "anti-sémitisme", qualifia le christianisme de "maladie de la conscience humaine" et de manifestation du judaïsme.xliv Eugen Dühring (1833- 1921), le grand philosophe et économiste politique, argumenta que le christianisme lui-même était "sémitique" et que toutes les religions monothéistes prêchaient la haine de la vie. xlv Richard Wagner, lui aussi, souhaitait que soit créée une nouvelle religion libre de toute influence juive : "Il nous paraît de la plus haute nécessité de nous émanciper du joug du judaïsme". xlviDes pensées similaires se répandaient également en Angleterre. Dans un article de journal de 1920 intitulé Zion contre le bolshévisme, Winston Churchill écrivit que "les Juifs" étaient en train de conspirer pour "renverser la civilisation" avec une "égalité impossible"xlvii. En dépit de tous ces penseurs "modernes" sur la question juive, Robert S. Wistrich fait remarquer que bon nombre des commentaires de Hitler sur les Juifs et sur les chrétiens remontent aux penseurs de l'époque de Sade.xlviii
Les pensées de Hitler en ce qui concerne les Juifs, le judaïsme, le christianisme et le "bolshévisme" ne s'écartent pas de l'idéologie centrale suivante. Selon Hitler, le bolshévisme tout comme le christianisme ont été imposés à l'Europe par les Juifs pour la corrompre spirituellement et pour miner ses forces ; enseigner l'égalité est une violation de l'Aristocratie Naturelle de la Nature qui fait primer le fort sur le faible ; la seule solution viable à la "terreur spirituelle"xlix judéo-chrétienne est d'éliminer toute la population juive. l
Si l'on excepte le fait que Hitler visait explicitement les Juifs plutôt que les chrétiens, li ses pensées sur la moralité sont quasiment identiques à celles des personnages libertins de Sade, et cela jusque dans l'éthique de dureté envers les autres et jusqu'à qualifier l'éthique humanitaire de "poison", la piété de "maladie"lii, et la compassion de faiblesse, de couardise et d'illusion. Tout comme les personnages de Sade, Hitler estimait que la conscience avait été inventée par les Juifs. "Les efforts pour se libérer des contraintes de la conscience étaient l'un des aspects essentiels du propre réexamen des valeurs par les Nazis. Ils croyaient qu'il fallait franchir les barrières morales et émotionnelles contre la cruauté et l'atrocité",liii le même parcours que celui suivi par les libertins de Sade dans Les Cent Vingt Journées de Sodome et dans Juliette. Les extraits suivants tirés de Mein Kampf (1924) résument, selon Hitler, la nature "diabolique" de la moralité juive :

La doctrine juive du marxisme rejette le principe aristocratique de la Nature et remplace l'éternel privilège du pouvoir et de la force par les masses et leurs poids morts. liv

De temps en temps, des illustrés attirent l'attention des petits bourgeois allemands sur le fait qu'ici ou là un nègre est, pour la première fois, devenu juriste, professeur ou quelque chose de ce genre. ... le Juif en retire habilement une nouvelle preuve de la justesse de sa théorie sur l'égalité des hommeslv. (italiques de Hitler)

Les passages suivants extraits de Libres propos sur la paix et la guerre exposent clairement la théorie de Hitler selon laquelle la "révolte des esclaves" est à l'origine de la moralité chrétienne :

Les Juifs, qui ont frauduleusement introduit le christianisme dans le monde antique pour le gâcher, ont réouvert la même brèche de nos jours, en prétextant cette fois-ci la question sociale ...

Ce sont toujours les Juifs qui détruisent cet ordre [naturel]. Ils encouragent constamment les faibles contre les forts, la bestialité contre l'intelligence, la quantité contre la qualité. Le christianisme a mis quatorze siècles pour atteindre les sommets de la sauvagerie et de la stupidité. Nous ne devrions pas être trop sûrs de nous et commettre l'erreur de proclamer la victoire définitive sur le bolshévisme. Plus nous rendrons les Juifs incapables de nous nuire, plus nous nous protégerons de ce danger. Un peuple qui s'est débarrassé de ses Juifs retourne spontanément à l'ordre naturel. lvi

Tout comme les personnages de Sade, Hitler lui aussi reprend le mythe selon lequel la conversion au christianisme, à savoir à la moralité chrétienne, a fait chuter Rome :

Si ce n'avait été pour l'avènement du christianisme, qui sait comment aurait évolué l'histoire de l'Europe ? Rome aurait conquis toute l'Europe, et l'assaut par les Huns aurait été enrayé par les légions. C'est le christianisme qui a provoqué la chute de Rome, pas les Germains ou les Huns ... Un jour se tiendront des cérémonies de gratitude pour remercier le fascisme et le national-socialisme pour avoir épargné à l'Europe une répétition du triomphe des enfers ... lvii

Dans les passages suivants, également extraits de Libres propos sur la paix et la guerre, Hitler fait part de ses espoirs pour l'avenir du mouvement nazi en des termes quasiment identiques à ceux utilisés par Belmor dans Sade qui a écrit à propos de son génocide chrétien qu' “il assurerait à jamais le bonheur de la France ; c’est un remède violent administré sur un corps vigoureux.” lviii

Notre époque assistera certainement à la fin de cette maladie qu'est le christianisme. Celui-ci continuera pendant encore un siècle, peut-être deux. Mon seul regret aura été, peu importe le prophète, de ne pas avoir pu voir la terre promise de loin. Nous sommes en train d'entrer dans une conception du monde qui sera une époque lumineuse, une époque de tolérance ... Ce qui importe par dessus tout est d'empêcher qu'un mensonge encore plus grand ne remplace celui qui est en train de disparaître. Le monde du judéo-bolshévisme doit cesser d'exister. lix

Il est toutefois un peu surprenant que l'anti-christianisme de Hitler comme celui des libertins de Sade s'applique également au domaine des moeurs sexuelles car il a dénoncé le culte chrétien de la virginité et la "morbidité"lx des moeurs sexuelles de la bourgeoisie ; “Le mariage, tel qu'il est pratiqué dans la société bourgeoise, est un péché contre la nature." lxi
En conclusion, il devrait être clair que Sade avait de toute évidence anticipé, si ce n'est le nazisme dans toute sa complexité embrouillée et affreuse, alors du moins la possibilité pour un état européen moderne d'assassiner des millions de gens, en particulier les représentants de cette moralité "servile" qui devait être remplacée au nom du progrès. Borchamps et Chigi sont des prototypes fictifs des "Jardiniers" du vingtième siècle, qui avaient prévu de produire une nouvelle humanité débarrassée de tous les défauts physiologiques ou de toutes les superstitions irrationnelles qui "rejettent la vie". Dans la mesure où l'un des enseignements essentiels du code moral rejeté est la nature sacro-sainte de la vie humaine (individuelle), la négation explicite d'une telle moralité (ainsi que l'ont fait remarquer Camus, l'analyse de Sade par Adorno et Horkheimer) ouvre la voie à la possibilité distincte de massacres au service de l'état. lxii


RÉFÉRENCES

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